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Schaublin, Tavannes, Tripan : ce que raconte votre atelier sans que vous le sachiez

Une clé marquée SV20 porte les initiales de deux hommes associés en 1916. Ce que Schaublin, Tavannes et Tripan racontent de l'arc jurassien, et pourquoi certaines pièces se trouvent encore.

Schaublin, Tavannes, Tripan : ce que raconte votre atelier sans que vous le sachiez
L'atelier de montage de la fabrique de machines Schaublin à Bévilard, en 1965.

Si vous avez une clé de serrage marquée SV20 dans un tiroir d'atelier, vous tenez les initiales de deux hommes. Charles Schäublin et Emile Villeneuve, associés en 1916. Cent dix ans plus tard, ces deux lettres sont toujours gravées sur des pièces qui sortent d'usine chaque semaine.

C'est le genre de détail qu'on ne remarque plus. Pourtant les marques que vous manipulez tous les jours portent une histoire précise, faite de trains, de faillites, de démembrements et de reprises. Elle vaut le détour, parce qu'elle explique pourquoi certaines pièces se trouvent encore et d'autres plus du tout.

Prospectus du tour à fileter et à charioter Schaublin SV 120-VM, portant le monogramme SV de Schäublin-Villeneuve
Le monogramme dans le losange est le S entrelacé au V de Schäublin-Villeneuve. La mention « Fabrique de machines Schaublin SA » date le document d'après 1946, année du passage en société anonyme.

Trois maisons, une seule histoire

Cent trente-cinq ans dans l'arc jurassien les trois marques sont encore produites aujourd'hui 1891 1938 1986 1915 2000 1940 1993 2018 Tavannes Schaublin Tripan 1900 1925 1950 1975 2000 2026 sous ses fondateurs et leur succession la marque poursuivie par un repreneur
Les trois marques vivent encore, mais aucune n'est plus entre les mains qui l'ont créée. Tavannes a changé de maison en 1986, Schaublin s'est coupée en deux en 2000, Tripan a changé quatre fois de mains.

1891 : Tavannes invente la machine pour l'horlogerie

Tout commence par un horloger nommé Henri-Frédéric Sandoz, qui fonde en 1891 la Tavannes Watch Co dans un village de la vallée. Son idée n'est pas de faire de belles montres, c'est d'en faire beaucoup et bien. Il rentre de voyages chez les industriels américains convaincu que la production en série n'est pas l'ennemie de la précision, et il applique leurs méthodes de rationalisation à l'horlogerie suisse.

Il manque une chose : les machines. Personne ne fabrique d'outillage conçu spécifiquement pour l'horlogerie. Sandoz les fait donc construire chez lui. C'est là que naît, presque par accident, l'industrie de la machine-outil horlogère suisse.

Le succès dépasse l'usage interne. Entre 1900 et 1930, environ deux mille machines sortent du département mécanique et sont vendues à l'extérieur. En 1938, ce département prend son indépendance sous le nom de Tavannes Machines Co, avec trois cents personnes. À son apogée, la maison mère est la quatrième manufacture horlogère du monde : plus de deux mille employés, quatre mille montres par jour, cinq usines.

Annonces de la division machines de Tavannes Watch Co, micromètre Tavannes Machines Co et bâtiment de l'usine de Tavannes
La division machines s'annonçait sous son propre nom, « Tavannes Watch Co, division machines ». Le micromètre vanté « pour l'horlogerie et la petite mécanique » est le seul produit de la maison encore fabriqué aujourd'hui.

Un détail qui explique beaucoup. En 1940, un incendie détruit plusieurs bâtiments de l'usine et la plus grande partie des archives. C'est pour cette raison que l'histoire de Tavannes est aujourd'hui plus difficile à reconstituer que celle de ses voisines, et que tant de machines circulent sans documentation.

8 avril 1915 : un wagon arrêté à Malleray

Charles Schäublin est né en 1883 à Waldenburg, fils de serrurier. Placé comme apprenti de commerce dans une fabrique d'horlogerie, il persuade son père que ce métier n'est pas pour lui et fait un apprentissage de mécanicien, qu'il termine premier de sa volée en 1903. Suivent huit années passées chez A. Schild à Granges, chez Omega, et chez Tavannes Watch.

C'est là le point que tout le monde oublie : l'homme qui va fonder Schaublin a appris son métier chez Tavannes. Et son futur associé, Emile Villeneuve, est maître secondaire à Tavannes. Les deux maisons ne sont pas concurrentes par hasard, elles sortent du même terreau.

Le 8 avril 1915, le train de Schäublin s'arrête à Malleray, devant une petite usine désaffectée après une faillite. Il ne réfléchit pas longtemps : une promesse de vente est signée le lendemain. Un an plus tard, Villeneuve le rejoint, apportant le commercial et la finance quand lui garde la technique. L'entreprise s'appelle Ch. Schäublin-Villeneuve, et sa marque déposée est un S entrelacé à un V.

D'où les tours SV70 et SV12. Et d'où, aujourd'hui encore, les clés de serrage SV10, SV12, SV20 et SV25 du catalogue des pinces. Le sigle a survécu au changement de raison sociale de 1946, aux deux propriétaires successifs et à un siècle entier.

La suite est une leçon de développement industriel. Les pinces de serrage démarrent à Malleray en 1920. Quatre ans plus tard, une succursale ouvre à Delémont pour les produire, avec dix-huit personnes. Le brevet du banc et du système de fixation des tours 65 et 70 est déposé quatre ans après la fondation, et il est toujours en service aujourd'hui. Suivent Bévilard, une fondation de prévoyance en 1941, des logements à loyer modéré, une usine à Orvin en 1954 ouverte explicitement pour freiner l'exode des jeunes vers la ville.

Au total, plus de cent mille tours Schaublin 70 et 102 ont été construits. Il y en a probablement un à moins de vingt kilomètres de chez vous.

1986 : Tavannes Machines éclate en cinq

Rachetée en 1966 par Ebauches SA et Chronos SA, Tavannes Machines ne survit pas à la crise horlogère. L'usine ferme en 1986 et l'entreprise est revendue par lots. C'est ce démembrement qui explique où sont passés ses savoir-faire.

Où sont passés les métiers de Tavannes Machines Tavannes Machines Co fermeture de l'usine, 1986 Wisard Frères Pomtava Groupe Greub Enchères André Frei et Fils Grandval pièces en cours et service après-vente Reconvilier le secteur des pompes La Chaux-de-Fonds le programme Jall, qui donnera Almac janvier 1987 outillage et machines dispersés Court mesure et micromètres, garde la marque L'immeuble est vendu en juillet 1987. De l'entreprise, il ne reste que des marques et des savoir-faire redistribués dans un rayon de vingt kilomètres.
Un seul repreneur a gardé le nom. C'est pourquoi un micromètre Tavannes acheté aujourd'hui vient de Court, et non de Tavannes.

C'est le fait le plus étonnant de cette histoire. La marque Tavannes a survécu quarante ans à l'entreprise qui l'a créée, portée par une autre maison, dans un autre village, sur une seule de ses anciennes activités. Quand vous prenez un micromètre horizontal Tavannes ou un jeu de touches T-A, vous tenez le dernier fil intact d'une usine fermée en 1986.

2000 : Schaublin devient deux entreprises

Schaublin reste une affaire familiale jusqu'à la fin du siècle. Puis en deux temps, tout se sépare selon la ligne qui existait déjà depuis 1924 : les machines d'un côté, les pinces de l'autre.

Une maison, deux héritières Fabrique de machines Schaublin SA famille Schäublin, 1915 à 1999 Schaublin Machines SA Schaublin SA Bévilard, décembre 1999 reprise par Tornos-Bechler tours et centres d'usinage Delémont, septembre 2000 reprise par Roller Bearing Company pinces et porte-outils Les deux existent toujours. Elles portent le même nom et ne sont plus la même entreprise.
La coupure suit la géographie : Bévilard avait toujours fait les machines, Delémont les pinces depuis 1924. La séparation de 2000 n'a fait qu'officialiser une frontière vieille de septante-six ans.

C'est ce qui explique la mention Schaublin RBC sur nos fiches. RBC pour Roller Bearing Company, le groupe américain qui détient l'usine de Delémont depuis 2000. Les pinces W que nous vendons viennent de là. Les tours Schaublin, eux, sortent de Bévilard, chez une entreprise juridiquement distincte.

1940 : Tripan, quatre paires de mains

L'histoire de Tripan est plus courte mais plus accidentée. Les premiers plans datent de 1940 selon les archives, et la réputation de la marque remonte à 1934. La société Prematex SA fabrique alors ces outillages sous deux noms selon le continent : Tripan pour l'Europe, Levin pour l'Amérique, du nom d'un constructeur de tours établi à Santa Fe.

Quatre-vingt-dix ans, quatre mains Prematex SA Antoniazza SwissKH heidi.shop jusqu'en 1993 Tripan en Europe, Levin en Amérique 1993 à 2017 dépose officiellement les deux marques depuis 2018 rachète les marques et relance la production aujourd'hui distribution et logistique Entre 2017 et 2018, la production s'arrête complètement. La marque a failli disparaître à ce moment précis, et non pendant les crises horlogères.
Antoniazza Mécanique cesse en 2017 pour concentrer ses moyens, et cherche un repreneur plutôt que de laisser mourir la gamme. C'est ce geste qui a sauvé Tripan.

La suite nous concerne directement. SwissKH, fondée par Bryan Gosparini autour de la rénovation d'anciennes machines, rachète les marques en 2018, écrit sur les cinq continents pour retrouver la clientèle et reconstitue les stocks. Depuis, la gestion commerciale et la distribution mondiale de Tripan et Supercoup passent par heidi.shop, tandis que les marques et leur développement technique restent chez SwissKH. Nous sommes le dernier maillon d'une chaîne commencée avant la guerre.

Ce que raconte votre atelier

Ce que vous avez peut-être sous la main Ce que ça raconte
Une clé de serrage SV20 Les initiales de Schäublin et Villeneuve, associés en 1916
Un tour Schaublin 70 ou 102 Un des cent mille exemplaires sortis de Bévilard, sur un banc breveté en 1919
Une pince W20 achetée cette semaine Delémont, usine ouverte en 1924 pour les pinces, avec dix-huit personnes
Un micromètre Tavannes Le seul métier de Tavannes Machines qui a survécu à 1986, repris à Court
Un porte-outil Tripan 131 Un dessin des années 1940, produit sans interruption sauf en 2017
Un mandrin Niederhauser sur votre 102 Un écosystème entier d'ateliers qui ont vécu de Schaublin
Tour Schaublin encore en service dans un atelier de mécanique de précision
Des machines dessinées avant la guerre tournent encore tous les jours. C'est la raison pour laquelle leurs outillages se commandent toujours.

Pourquoi ça compte encore

Cette histoire n'est pas décorative, elle a des conséquences pratiques. Un outillage dont la marque a changé de mains quatre fois se trouve toujours, parce qu'à chaque fois quelqu'un a jugé que la gamme valait d'être reprise. Un outillage dont l'entreprise a été dispersée aux enchères, comme les presses et les tours Gyromatic de Tavannes en janvier 1987, ne se trouve plus.

C'est aussi ce qui explique une bizarrerie du métier : les outillages survivent aux machines. Le banc breveté en 1919 est encore en service. Les pinces conçues dans les années 1920 se commandent toujours. Un porte-outil dessiné en 1940 se monte sur une machine livrée l'an dernier. Quand vous achetez du Schaublin ou du Tripan, vous achetez quelque chose qui vivra probablement plus longtemps que le tour sur lequel vous le montez.

L'usine de Malleray où Charles Schäublin est descendu du train en 1915, elle, a fait l'objet d'un projet de démolition en 2012, pour laisser place à des appartements.

Découvrez les maisons que nous représentons

Schaublin, Tripan, Supercoup, Tavannes, Azurea, Niederhauser, Giroud et les autres : des marques de l'arc jurassien et d'ailleurs, dont les gammes sont toujours vivantes.

Voir nos marques

Sources : Dictionnaire historique de la Suisse, notice Charles Schäublin. Dictionnaire du Jura, notices Schäublin SA et Tavannes Machines Co SA. Chronologie jurassienne. Mémoires d'ici, fonds Tavannes Watch Co. Historiques publiés par Schaublin SA, Schaublin Machines SA et Tripan. Catalogues Schaublin 476-4800 et Tripan 2021. Les dates de fondation de Schaublin varient selon les sources entre Malleray et Bévilard : nous avons retenu Malleray, conformément à l'historique de l'entreprise.