Si vous avez une clé de serrage marquée SV20 dans un tiroir d'atelier, vous tenez les initiales de deux hommes. Charles Schäublin et Emile Villeneuve, associés en 1916. Cent dix ans plus tard, ces deux lettres sont toujours gravées sur des pièces qui sortent d'usine chaque semaine.
C'est le genre de détail qu'on ne remarque plus. Pourtant les marques que vous manipulez tous les jours portent une histoire précise, faite de trains, de faillites, de démembrements et de reprises. Elle vaut le détour, parce qu'elle explique pourquoi certaines pièces se trouvent encore et d'autres plus du tout.
Trois maisons, une seule histoire
1891 : Tavannes invente la machine pour l'horlogerie
Tout commence par un horloger nommé Henri-Frédéric Sandoz, qui fonde en 1891 la Tavannes Watch Co dans un village de la vallée. Son idée n'est pas de faire de belles montres, c'est d'en faire beaucoup et bien. Il rentre de voyages chez les industriels américains convaincu que la production en série n'est pas l'ennemie de la précision, et il applique leurs méthodes de rationalisation à l'horlogerie suisse.
Il manque une chose : les machines. Personne ne fabrique d'outillage conçu spécifiquement pour l'horlogerie. Sandoz les fait donc construire chez lui. C'est là que naît, presque par accident, l'industrie de la machine-outil horlogère suisse.
Le succès dépasse l'usage interne. Entre 1900 et 1930, environ deux mille machines sortent du département mécanique et sont vendues à l'extérieur. En 1938, ce département prend son indépendance sous le nom de Tavannes Machines Co, avec trois cents personnes. À son apogée, la maison mère est la quatrième manufacture horlogère du monde : plus de deux mille employés, quatre mille montres par jour, cinq usines.
Un détail qui explique beaucoup. En 1940, un incendie détruit plusieurs bâtiments de l'usine et la plus grande partie des archives. C'est pour cette raison que l'histoire de Tavannes est aujourd'hui plus difficile à reconstituer que celle de ses voisines, et que tant de machines circulent sans documentation.
8 avril 1915 : un wagon arrêté à Malleray
Charles Schäublin est né en 1883 à Waldenburg, fils de serrurier. Placé comme apprenti de commerce dans une fabrique d'horlogerie, il persuade son père que ce métier n'est pas pour lui et fait un apprentissage de mécanicien, qu'il termine premier de sa volée en 1903. Suivent huit années passées chez A. Schild à Granges, chez Omega, et chez Tavannes Watch.
C'est là le point que tout le monde oublie : l'homme qui va fonder Schaublin a appris son métier chez Tavannes. Et son futur associé, Emile Villeneuve, est maître secondaire à Tavannes. Les deux maisons ne sont pas concurrentes par hasard, elles sortent du même terreau.
Le 8 avril 1915, le train de Schäublin s'arrête à Malleray, devant une petite usine désaffectée après une faillite. Il ne réfléchit pas longtemps : une promesse de vente est signée le lendemain. Un an plus tard, Villeneuve le rejoint, apportant le commercial et la finance quand lui garde la technique. L'entreprise s'appelle Ch. Schäublin-Villeneuve, et sa marque déposée est un S entrelacé à un V.
D'où les tours SV70 et SV12. Et d'où, aujourd'hui encore, les clés de serrage SV10, SV12, SV20 et SV25 du catalogue des pinces. Le sigle a survécu au changement de raison sociale de 1946, aux deux propriétaires successifs et à un siècle entier.
La suite est une leçon de développement industriel. Les pinces de serrage démarrent à Malleray en 1920. Quatre ans plus tard, une succursale ouvre à Delémont pour les produire, avec dix-huit personnes. Le brevet du banc et du système de fixation des tours 65 et 70 est déposé quatre ans après la fondation, et il est toujours en service aujourd'hui. Suivent Bévilard, une fondation de prévoyance en 1941, des logements à loyer modéré, une usine à Orvin en 1954 ouverte explicitement pour freiner l'exode des jeunes vers la ville.
Au total, plus de cent mille tours Schaublin 70 et 102 ont été construits. Il y en a probablement un à moins de vingt kilomètres de chez vous.
1986 : Tavannes Machines éclate en cinq
Rachetée en 1966 par Ebauches SA et Chronos SA, Tavannes Machines ne survit pas à la crise horlogère. L'usine ferme en 1986 et l'entreprise est revendue par lots. C'est ce démembrement qui explique où sont passés ses savoir-faire.
C'est le fait le plus étonnant de cette histoire. La marque Tavannes a survécu quarante ans à l'entreprise qui l'a créée, portée par une autre maison, dans un autre village, sur une seule de ses anciennes activités. Quand vous prenez un micromètre horizontal Tavannes ou un jeu de touches T-A, vous tenez le dernier fil intact d'une usine fermée en 1986.
2000 : Schaublin devient deux entreprises
Schaublin reste une affaire familiale jusqu'à la fin du siècle. Puis en deux temps, tout se sépare selon la ligne qui existait déjà depuis 1924 : les machines d'un côté, les pinces de l'autre.
C'est ce qui explique la mention Schaublin RBC sur nos fiches. RBC pour Roller Bearing Company, le groupe américain qui détient l'usine de Delémont depuis 2000. Les pinces W que nous vendons viennent de là. Les tours Schaublin, eux, sortent de Bévilard, chez une entreprise juridiquement distincte.
1940 : Tripan, quatre paires de mains
L'histoire de Tripan est plus courte mais plus accidentée. Les premiers plans datent de 1940 selon les archives, et la réputation de la marque remonte à 1934. La société Prematex SA fabrique alors ces outillages sous deux noms selon le continent : Tripan pour l'Europe, Levin pour l'Amérique, du nom d'un constructeur de tours établi à Santa Fe.
La suite nous concerne directement. SwissKH, fondée par Bryan Gosparini autour de la rénovation d'anciennes machines, rachète les marques en 2018, écrit sur les cinq continents pour retrouver la clientèle et reconstitue les stocks. Depuis, la gestion commerciale et la distribution mondiale de Tripan et Supercoup passent par heidi.shop, tandis que les marques et leur développement technique restent chez SwissKH. Nous sommes le dernier maillon d'une chaîne commencée avant la guerre.
Ce que raconte votre atelier
| Ce que vous avez peut-être sous la main | Ce que ça raconte |
|---|---|
| Une clé de serrage SV20 | Les initiales de Schäublin et Villeneuve, associés en 1916 |
| Un tour Schaublin 70 ou 102 | Un des cent mille exemplaires sortis de Bévilard, sur un banc breveté en 1919 |
| Une pince W20 achetée cette semaine | Delémont, usine ouverte en 1924 pour les pinces, avec dix-huit personnes |
| Un micromètre Tavannes | Le seul métier de Tavannes Machines qui a survécu à 1986, repris à Court |
| Un porte-outil Tripan 131 | Un dessin des années 1940, produit sans interruption sauf en 2017 |
| Un mandrin Niederhauser sur votre 102 | Un écosystème entier d'ateliers qui ont vécu de Schaublin |
Pourquoi ça compte encore
Cette histoire n'est pas décorative, elle a des conséquences pratiques. Un outillage dont la marque a changé de mains quatre fois se trouve toujours, parce qu'à chaque fois quelqu'un a jugé que la gamme valait d'être reprise. Un outillage dont l'entreprise a été dispersée aux enchères, comme les presses et les tours Gyromatic de Tavannes en janvier 1987, ne se trouve plus.
C'est aussi ce qui explique une bizarrerie du métier : les outillages survivent aux machines. Le banc breveté en 1919 est encore en service. Les pinces conçues dans les années 1920 se commandent toujours. Un porte-outil dessiné en 1940 se monte sur une machine livrée l'an dernier. Quand vous achetez du Schaublin ou du Tripan, vous achetez quelque chose qui vivra probablement plus longtemps que le tour sur lequel vous le montez.
L'usine de Malleray où Charles Schäublin est descendu du train en 1915, elle, a fait l'objet d'un projet de démolition en 2012, pour laisser place à des appartements.
Découvrez les maisons que nous représentons
Schaublin, Tripan, Supercoup, Tavannes, Azurea, Niederhauser, Giroud et les autres : des marques de l'arc jurassien et d'ailleurs, dont les gammes sont toujours vivantes.
Sources : Dictionnaire historique de la Suisse, notice Charles Schäublin. Dictionnaire du Jura, notices Schäublin SA et Tavannes Machines Co SA. Chronologie jurassienne. Mémoires d'ici, fonds Tavannes Watch Co. Historiques publiés par Schaublin SA, Schaublin Machines SA et Tripan. Catalogues Schaublin 476-4800 et Tripan 2021. Les dates de fondation de Schaublin varient selon les sources entre Malleray et Bévilard : nous avons retenu Malleray, conformément à l'historique de l'entreprise.












